Lors de la mise en valeur des collections numismatiques du musée du Pègue (note 1) deux curieuses petites monnaies émises par la Marseille grecque et portant des traces de coulures dues au feu ont attiré notre attention.


Ces deux spécimens furent découverts lors des fouilles qui ont eu lieu sur la colline Saint-Marcel sous les directions de A. Perraud, J.-J. Hatt et Ch. Lagrand entre 1955 et 1985.
La première (fig.1), la plus ancienne, trouvée en 1965 (fouilles J.-J. Hatt) dans un caniveau de la cabane du sondage 7 - carré 107 / 87 - (référence LP10) (0,39 g, 8,8-9,9 mm), est très rare. Elle est citée dans une étude (note 2) menée sur un nouveau groupe d’hémioboles à la tête à droite datable des années 390/380. La coulure de métal, bien visible, située devant la bouche a généré un trou. Comme on le constate, le manque de métal se situe sur la partie la plus fine du flan et donc hors motif.
La deuxième (fig.2) fut découverte le 11 août 1966 (fouilles J.-J. Hatt) également dans la cabane du sondage 7 - couche B3 - carré 77 - (référence LP 27) (0,38 g, 12-10 mm). Elle appartient, à notre avis, à l’une des premières séries à la tête à gauche et présente donc sur son revers la légende MA. Malgré son état et les manques importants de métal, la présence du A dans l’un des cantons préservé de la roue le confirme. À signaler sur ce spécimen, les rebords des divers trous typiquement arrondis suite à la coulure du métal.
En nous appuyant sur des données stylistiques liées à la présence des restes d’une petite corne sur le front et du très bon relief du moyeu du revers, il apparaît que les datations relatives issues de la numismatique positionnent la frappe de la série à laquelle appartient notre monnaie aux alentours du 3e quart du IVe siècle avant J.-C. Il faut savoir que la tête juvénile du type « figé » de l’obole, émise à profusion par l’atelier massaliète, est, au départ, à la charnière entre le Ve et le IVe siècle, systématiquement orientée à droite. Par la suite, on assiste à son retournement définitif vers le milieu du IVe s, comme le confirme M. Py dans son récent ouvrage de synthèse (note 3).

En tenant compte des données fournies par les archéologues ayant fouillé sur le site (note 4), on considère qu’une présence humaine est effective sur la colline Saint-Marcel depuis au moins la fin du Chalcolithique.
La fondation proprement dite de l’oppidum se situe vers 520 et un premier incendie s’avère datable des années 480 (c’est entre ces deux dates que sera fabriquée localement la poterie « pseudo-ionienne » ou « poterie peinte à pâte claire », que l’on retrouve en abondance en ce lieu).
Un maintien de l’activité est confirmé après cet événement sur l’oppidum et des notes écrites évoquent les traces d’un deuxième incendie vers le milieu du IVe s. (note 5)
Une synthèse reprenant l’ensemble des données archéologiques livrées par les différentes campagnes de fouilles vient d’être lancée par Dominique Garcia (Professeur à l’Université d’Aix-en-Provence) et Frédéric Sergent (INRAP) dans le cadre d’un projet collectif de recherche sur trois ans. L’objectif de cette étude est de parvenir à une synthèse diachronique de l’occupation du site.
Si l’existence de ce deuxième incendie était confirmée, il serait alors éventuellement possible de mettre en relation cet événement avec nos deux monnaies brûlées. La datation de cet incendie pouvant constituer, pour ce qui les concerne, un terminus ante quem. Les deux spécimens, alors en circulation sur le site, auraient pu subir les déprédations du feu à cette occasion, ce qui aurait entraîné leur perte de métal par coulure.
À noter que ce type de détail est rare en numismatique en particulier sur les monnaies d’argent. Ce phénomène ne doit pas être confondu avec les manques de métal présents sur certains potins coulés dont les flans lors de la fabrication n’ont pas bénéficié d’un remplissage complet de l’alvéole les contenant, ni avec certaines monnaies percées volontairement pour les « offrandes » aux divinités.
La mise en lumière de deux spécimens de haute époque (IVe s. av. J.-C.) découverts sur le site de l’oppidum Saint-Marcel du Pègue vient donc apporter un premier élément de datation relative purement numismatique. Un futur croisement avec les données archéologiques, de nouveau à l’étude, pourrait également permettre de conforter les datations des couches concernées.

Note 1 : Notre travail a permis de mettre en valeur, dans une vitrine dédiée, les monnaies les plus significatives issues pour la plupart des fouilles officielles effectuées sur le site de hauteur et dans la plaine pèguoise.
Note 2 : J.-A. CHEVILLON, « Un nouveau groupe pour Massalia : les hémioboles au M et à la tête à droite sans légende », Cahiers Numismatiques, Société d’Etudes Numismatiques et Archéologiques, n° 175, mars 2008, p. 11-13, spécimen n° 4.
Note 3 : M. PY, « Les monnaies préaugustéennes de Lattes et la circulation monétaire protohistorique en Gaule méridionale », Lattara 19, Edition de l’Association pour le Développement de l’Archéologie en Languedoc-Roussillon, LATTES, 2006.
Note 4 : Ch. LAGRAND et J.-P. THALMANN, « Les habitats protohistoriques du Pègue (Drôme), le sondage n° 8 (1957-1971) », Centre de documentation de la préhistoire alpine, CNRS, Grenoble, 1973 et Ch. LAGRAND, Guide des collections préhistoriques et protohistoriques, Le Pègue, Drôme, 1978. siècle
Note 5 : J.-J. HATT, « Les fouilles du Pègue de 1957 à 1975 », première partie, Gallia, n° XXXIV, fascicule 1, 1976, p. 31-56 et « Les fouilles du Pègue de 1957 à 1975 », deuxième partie, Gallia, n° XXXV, fascicule 1, 1977, p. 39-58.

Jean-Albert Chevillon est intervenu dans les conférences du lundi de l'UNTL :
Novembre 2017 La Marseille grecque à travers ses monnaies
Avril 2019 Un petit ensemble d'oboles marseillaises du IVe s. provenant de Sainte-Luce